Bulletin de la Guilde africaine, no. 11 - mai 2004
Inquiétudes: Le meilleur festival en Europe (Milan) consacré au cinéma africain est mort. Cannes semble peut se soucier de notre continent. Inquiétude extrême : la disparition de la télévision gabonaise.
Zoom
Inquiétudes
1 – à MILAN d’abord.
- Le meilleur festival en Europe consacré au cinéma africain est mort. Désormais, la manifestation de Milan est devenue festival des cinémas d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, ouvrant sans doute une plus grande fenêtre sur le monde, mais réduisant indubitablement aussi la part réservée aux cinémas d’Afrique.
2 – à CANNES ensuite.
- Ce festival semble tellement peu se soucier de notre continent qu’il n’a pas daigné lui désigner un sélectionneur. Nos films ne répondent-ils pas aux canons en vigueur sur la Croisette ? Pas assez trendy, peut-être ? Ou pas assez formatés pour le marché international ? Voire.
Il faut certes reconnaître, à la décharge du festival, que les productions en Afrique sont insignifiantes. Mais est-ce une raison pour nous allouer ce strapontin ? Pour les cinéastes, frapper aux portes de Cannes, c’est knocking on heaven’s doors.
Cannes reste en effet la vitrine où on rêve d’exposer son film. Chaque année, des centaines de réalisateurs guettent devant le Grand consul du cinéma le résultat de leur visa. Ils attendent leur probable sélection, à l’image de ces candidats à l’émigration devant les consulats de pays européens en Afrique.
Rappelons aux recalés qu’ils peuvent toujours prendre d’autres chemins : traverser la Méditerranée en pirogue… Bifurquer vers d’autres escales. Allez voir ailleurs. Car tout film est une étoile – il a sa propre vie.
3 – au GABON enfin.
- Inquiétude extrême : la disparition de la télévision gabonaise ; elle a en effet cessé d’émettre il y a quelques mois. Encore un espace de diffusion de nos films qui meurt. Pendant ce temps, le Gabon reste le plus gros importateur de bouteilles de champagne par habitant… On dit quoi ?
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Envisager autrement le cinéma
Où le directeur de la photo et réalisateur Charlie Van Damme s’inquiète du monopole d’un certain cinéma dominant. Ceci est une introduction à un texte beaucoup plus long : un plaidoyer pour la multiplicité des cinématographies.
Et si l’on faisait l’hypothèse d’un monde où la production littéraire devenait graduellement le fait d’un seul pays, en dehors de deux ou trois pôles résiduels dont l’influence limitée irait en diminuant. Il faudrait se demander alors quelle littérature mériterait ce privilège exorbitant, et surtout quels autres univers littéraires il faudrait sacrifier. Et puis imaginer ce moment où la littérature de ce pays, portée par une dynamique mortifère, serait seule à régner : lui resterait-il une autre issue que l’autodestruction ?
Non, cela semble improbable, tant nous associons le fait littéraire et toute pratique artistique à la circulation des idées, à ce joyeux désordre d’échanges et d’influences réciproques qui va en augmentant avec l’ouverture du monde sur lui-même. C’est pourtant une telle situation totalement déséquilibrée que nous vivons dans le domaine cinématographique depuis trente-quarante ans, et qui sans cesse s’aggrave.
Parlant de cinéma, Serge Daney affirmait que “la condition sine qua non pour qu’il y ait image, c’est l’altérité”. Que faire des images, c’est créer du lien. Effectivement, c’est là que je trouve entre autres mon plaisir de spectateur: être confronté à l’Autre et essayer de l’accepter, de le comprendre, de ressentir avec lui, de me reconnaître en lui, et par là même de mieux me connaître. C’est le même plaisir que je recherche, en exerçant mon métier de directeur de la photo, à côté des autres, essayant d’apporter ma contribution au travail commun pour que d’autres éprouvent les émotions que nous éprouvons sur le plateau.
Que ce soit sur le mode grave ou le mode enjoué , que l’on envisage la fiction ou le documentaire, le cinéma participe à sa manière aux côtés des autres arts, des sciences humaines, des sciences dites exactes, des religions et de la philosophie à cette ambition démesurée et inachevable : éclairer l’opacité du monde, en révéler l’unicité dans sa diversité. Par nature, il ne peut être l’expression d’un point de vue dominant, et ne peut que se nourrir au contraire d’une multiplicité des points de vue. Ou dit autrement: l’harmonie, ce n’est pas tout ramener au même, c’est l’accord des différences.
Militer pour une cinéma qui s’adresse à la sensibilité, à l’intelligence et à l’imaginaire des spectateurs, pour un cinéma créateur de lien, ce ne peut pas être militer pour le cinéma français ou pour le cinéma européen contre le cinéma américain, ce qui est une manière de se situer sur son terrain et de partir battu.
On ne peut que militer pour la multiplicité des cinématographies à l’échelle de la planète.
Voila la piste que je propose d’explorer, sachant que ça ne résoudra pas les problèmes immédiats auxquels nous sommes confrontés, mais persuadé qu’on peut progressivement “passer” à l’acte et peser concrètement sur le cours des événements.
Charlie Van Damme
Extrait :
Le mercredi 5 novembre 2003 fera date dans l’histoire de la diffusion des films. Ce jour-là, un film, un “blockbuster”, “Matrix Revolutions” des frères Wachowski a commencé sa carrière en salles simultanément dans cinquante pays, presque comme une retransmission en mondiovision d’un événement sportif majeur. Rien que pour le marché français, huit cent copies auraient été tirées, et autant d’écrans monopolisés par ce seul film. Une grande première qui préfigure sans doute la manière dont seront diffusés les films “normalement”, dès que les techniques numériques le permettront (câbles, satellites, salles équipées en H.D.) Le même jour à Paris, trois films nouveaux ne disposaient chacun que de deux écrans: “Lovely Rita”, film autrichien de Jessica Hausner, “Le serviteur de Kali”, film franco-indien de Adoor Gopalakrishnan et “Bye bye Africa” de Mahamat Saleh Haroun, premier film tchadien jamais réalisé. Film qui traite justement de la difficulté d’être cinéaste dans un pays comme le Tchad, de la difficulté d’avoir accès à la parole et à l’écoute - à la production et à la diffusion - et du sens de ce travail. Quelles chances auront ces films venus d’un ailleurs plus ou moins exotique face au blockbuster “Matrix Révolutions”.
Blockbuster : un terme tout à fait approprié. On peut le traduire par méga-bombe, bombe pulvérisante (de block: bloc de roche, de marbre, de béton et to bust: pulvériser, éclater, écraser). Un terme qui renvoie plus à des idées de conquête militaire et de destruction qu’à l’idée de diffusion des oeuvres.
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Heremakono, d’Abderrahmane Sissako
par Nimrod*
Le vent, le large, l’arrière-pays ou, plutôt, le nulle-part. Quand le titre du film s’inscrit enfin (on aura attendu à peine deux minutes : ainsi opère la magie de l’attente !), on a conscience d’être entré dans une féconde incertitude. Le discours que je vais tenir – mais je le sais déjà, c’est incroyable ! – aura beaucoup de trous, de lacunes, comme la vie des acteurs – ce sont voyageurs et voyages mêlés, même pour les assis (terme rimbaldien s’il en est) : la griotte et son élève (un duo d’une beauté manifeste et contenue), la mère d’Abdallah, l’un des deux principaux protagonistes, les jeunes filles (les femmes, dans le film, sont légion, belles, diverses), brillants objets du désir, séductrices sans coup férir ; et puis Maata, l’électricien au visage buriné : c’est « l’aristocrate » de peu qui, lui, est toujours debout (même assis). Il n’est que d’observer comment il fume et se montre économe de la parole. En lui se manifeste une force tranquille, un brin hautain, un brin austère.
Ce joli monde représente, chacun pour sa part, un atome de densité. La vibration du regard, son acuité, la durée que celui-ci imprime au temps et à la lumière (surtout dans la pénombre, sous une lampe électrique ou une lampe-tempête, une maison cossue, mais kitsch à souhait, et dont le raffinement, dans un excès d’ordre, rappelle quelque très luxueux clinique psychiatrique), raconte une histoire, la même : chacun des personnages a affaire au départ, le sien et celui des autres – même quand, comme Maata, on s’y refuse.
Celui-ci, à l’instar des éléments – le vent, les vagues de l’Atlantique, les dunes mouvantes –, hante les consciences. Signes, s’il en était besoin, pour souligner que la mort et la vie (nous sommes à Nouadhibou, en Mauritanie, le port le plus poissonneux du monde) ne sont pas ici l’objet de grandes phrases. On ne rencontre que des taiseux. Même les poèmes courtois sont ciselés. Et quand le rire fuse, en une fraction de seconde, liberté et beauté fusionnent.
Mais revenons au générique. Heremakono s’affiche et, la seconde d’après, le sous-titre : En attendant le bonheur.
Voilà, tout est dit : avec humour. Heremakono, c’est aussi la ville où certains désirent se rendre. Les plans se succèdent, de jour comme de nuit, fragmentaires, fragmentés. On peut dire qu’ils sont pour moitié allusifs et pour moitié explicites, furtifs et jamais insistants, hormis la lumière des lampes, celle des regards. Car, entre la frontière (elle est partout : l’océan, le vent, le sable, la lucarne en face de laquelle on attend, où l’on devise entre deux silences, où le monde défile, plutôt les pieds (ceux des femmes nous bouleversent), et l’intimité des maisons où les hommes s’offrent dans leur densité, Heremakono se révèle être la ville dont le prince est un enfant. Il s’appelle Khatra, apprenti électricien encadré par son maître Maata ; un enfant, mélange d’énergie et de raison vive qui, dès les premières images, nous dit l’enjeu du film : la mort, cette évasion l’on ne sait vers où. Elle ne peut être que belle : « maître » Maata, rappelons-le, est serviteur de la fée lumière.
Sa mort, au petit matin, aussi étrange que séduisante, est traduite par une ampoule électrique : elle « troue » la nuit bleue, l’embellit en son cœur, son centre, une ampoule que Khatra héritera comme un ange luciférien (un bébé ange). De telles scènes marquent à jamais le spectateur.
Au fond, une seule chose intéresse les hommes : partir. Toute attente contient en germe le départ. Mais, quand c’est Abderrahmane Sissako qui le dit, En attendant le bonheur devient l’autre versant d’En attendant Godot. Dans la pièce du grand Irlandais, on parle beaucoup. Ici, presque pas. Mais Beckett et Sissako savent atteindre en nous cette zone où le désir a été frustré.
* poète, romancier tchadien. Auteur de Les jambes d’Alice (Actes Sud)
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News
Quelques nouvelles des films en préparation, en tournage ou prochainement sur les écrans
EN PRODUCTION
* Le bel immonde (Long-métrage/ Fiction)
Réalisateur : Balufu BAKUPA – KANYINDA
Date : septembre 2004
Lieu du tournage : Gabon
Production : Akangbe Productions
22, rue du Fbg. St. Martin – 75010 Paris
* Bon voyage (Long métrage/fiction)
Réalisateur : Issa Serge COELO
Date : Septembre 2004
Lieu du tournage : Tchad
Production : Parenthèse films
45, rue du Maubeuge – 75009 Paris
Coproduction : Sic productions (N’djamena/ Tchad)
* Le mal entendu colonial (Documentaire)
Réalisateur : Jean Marie TENO
Date : avril 2004
Lieux de tournages : Afrique du Sud, Cameroun,
Namibie, Togo et Allemagne.
Production : Les films du Raphia
Coproductions : Barbel Mauch Films (Berlin)
& ZDF/ ARTE
* Signe d’appartenance (court métrage/ Fiction)
Réalisateur : Kamel CHERIF
Lieu du tournage : Tunisie, Belgique
Date : Mai 2004
Production : Métis productions
54 Av. Mathurin Moreau – 75019 Paris
* ZINSOU : Le grand témoin (Documentaire)
Réalisateur : N’diagne ADECHOUBOU
Lieu du tournage : Sénégal, Côte d’Ivoire,
Nigeria et Bénin.
Production : Akangbe Productions
22, rue du Fbg. St. Martin – 75010 Paris
* Un matin bonne heure (Long métrage/fiction)
Réalisateur : Gahité FOFANA
Date : Mai 2004
Lieu du tournage : Guinée Conakry
Production : Key Light Productions
12, rue Lamartine – 75009 Paris
Coproduction : ARTE France
* Zao (Documentaire)
Réalisateur : David-Pierre FILA
Date : mai 2004
Lieu du tournage : Congo Brazzaville, Centrafrique
Production : Alison Productions
12 allée Georges Recipon – 75019 Paris
* Little John (court métrage)
Réalisateur : Cheik FANTAMADI CAMARA
Lieu du tournage : Guinée Conakry
Production : Les films de Cléopâtre
46, rue St. André des Arts – 75006 Paris
Coproduction : Djoliba films (Guinée Conakry)
* No Way (Long métrage/ Fiction)
Réalisateur : Owell Brown
Lieu du tournage : France
Production : ICOST Company
47 bis, rue de Lourmel – 75015 Paris
* Une ombre d’espoir (Documentaire)
Réalisateur : Félix SAMBA NDIAYE
Lieu du tournage : Tchad
Production : La Fabrique de la vanne
3, rue St. Yves - 75014 Paris
landiaye@noos.fr
* Arlit, Destins croisés (Documentaire)
Réalisateur : Idrissou MORA K’PAÏ
Lieu du tournage : Niger
Production : MKJ Films
36 bis, rue St. Sébastien – 75011 Paris
* Kalala (Documentaire)
Réalisateur : Haroun MAHAMAT SALEH
Lieu du tournage : Tchad, France, Burkina
Production: Goï-goï Productions (Tchad)
* Une démocratie au bout des armes (Documentaire)
Réalisateur : Ahmat MAHAMAT
Lieu du tournage : Tchad
Production : Parenthèse Films
45, rue du Maubeuge – 75009 Paris
Coproduction : SIC Productions (N’djamena/ Tchad), TV10 Angers
BIENTÔT SUR LES ECRANS
* La nuit de la vérité (Long métrage/ Fiction)
Réalisateur : Fanta REGINA NACRO
Lieu du tournage : Burkina Faso
Production : Les films du défi
BP 2230 Ouagadougou (Burkina Faso)
Coproduction : Acrobates Films
78, rue Orphila 75020 Paris
Distribution : Floris films
Sortie prévue oct. 2004
* Le jardin de Papa (Long métrage/ Fiction)
Réalisateur : Zeka LAPLAINE
Lieu du tournage : Sénégal
Distribution: Les Histoires Weba
14, rue des Rasselins – 75020 Paris
www. Leshistoiresweba.com
Sortie prévue fin 2004
* La valse des gros derrières (Long métrage/ Fiction)
Réalisateur : Jean ODOUTAN
Lieu du tournage : Benin
Production : 45 RDLC
Coproduction : Tabou-Tabac (Benin) - Distribution : 45 RDLC
Sortie prévue en Juin 2004
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Le Jardin de Papa, Un film de Zeka Laplaine (RDC-2004)
par Christine Salomon*
Pourquoi filmez-vous ? Qui êtes-vous ? Je n’ai aucune réponse toute faite, mais des milliers et elles changent tous les jours, car elles sont le fruit d’une motivation profonde
Le titre du film évoque le monde béni de l’enfance, que vient faire découvrir un Français, né en Afrique une quarantaine d’années auparavant, à sa jeune femme qui, elle, n’y a jamais mis les pieds. Mais l’Afrique dont il a la nostalgie est celle de la domination coloniale, qui n’est évidemment un paradis perdu que pour les colons et leurs rejetons, tel notre voyageur, et pour quelques petits Blancs locaux minables que l’on découvre bientôt, incarnant les séquelles de cette époque.
Mais les rapports de force dans l’Afrique urbaine contemporaine dans laquelle le spectateur débarque avec le couple se sont considérablement complexifiés. La mondialisation inégalitaire et la puissance de la monétarisation y ont amplifié les différentiations sociales. L’on y découvre pauvreté, chômage et corruption sur fond de campagne électorale.
Dans ce contexte de précarité économique, sociale et politique où chacun tente d’assurer sa survie, l’accident provoqué par le taxi qui a pris à l’aéroport les deux Français tourne au cauchemar, et dans un quartier périphérique de la ville, le temps d’une nuit, une agression va en entraîner une autre.
Dans la spirale de la peur, de la veulerie et de la violence, montrée sans complaisance aucune, la médiocrité du touriste européen répond à celle de la petite frappe du coin, prêt à s’improviser chef de milice. Tous deux incarnent en outre un sexisme qui reflète la réalité de la domination masculine dont le film suggère qu’elle est en permanence susceptible de déraper vers la violence physique et sexuelle. Cette première nuit en Afrique agit pour la jeune mariée comme un révélateur des relations avec son compagnon et au-delà nous montre comment des personnages confrontés à un drame se situent entre lâcheté et dignité, pouvant également osciller entre ces extrêmes.
Mais le huit clos qui s’ensuit et son dénouement permettent aussi la rencontre de deux femmes, l’une Noire et l’autre Blanche, qui se témoignent respect et solidarité, dont l’humanité fait envisager la possibilité de rapports interpersonnels et culturels plus justes.
* ethno sociologue
